J’ouvre les rideaux: «S’il pleut, je me recouche».Je me suis recouché.
Puis, je me suis dit, non! C’est assez! Halte à la déprime.
Ce qu’il faut, c’est bouger, être actif. Tiens, si j’allais à la piscine.
J’aurais bien dû y penser, se foutre à l’eau quand on est déprimé, ce
n’est vraiment pas une bonne idée. C’est même des plans pour se
noyer. D’autant plus que je m’étais mis une ceinture de plomb, pour
être bien sûr de caler au fond.
-Le surveillant me dit :« Vous êtes le treizième aujourd’hui. Allez-y,
allez-y, mais, avant de vous laisser couler, laissez-nous le nom d’une personne
à prévenir en cas d’accident. C’est le règlement pour les noyés.»
- Pourquoi faire?
- Pour qu’elle vienne identifier le corps.
-Je ne vois personne qui connaisse assez mon corps pour ça,
d’autant plus qu’il sera mouillé.
- Vous n’avez pas d’enfants? une blonde? des amis? des voisins?
-Pour sûr, que j’en ai! Pourquoi pensez-vous que je tienne tant à me
noyer?
Réflexion faite, je n’y tenais plus tant que ça. J’allais faire encore un
effort pour me secouer. Un dernier problème : Comment se secouer
quand on n’a pas assez d’énergie pour bouger? Réponse : En se
faisant secouer par un autre! Et j’allais en choisir un qui me
brasserait, je ne vous dis que ça! Je me suis installé dans le hall du
Centre sportif. Je l’ai vu arriver de loin : un gros en survêtement qui
s’en allait tout droit vers la salle de musculation.
-Tu t’en vas lever des poids, ma grosse tête d’eau? À mon avis, tu
ferais mieux de t’occuper du petit pois qui te sert de cerveau!
J’en ai mangé toute une! Il faisait de moi ce qu’il voulait et, pour finir,
suprême dérision, il me colla les épaules au plafond! Quelle ne fut
pas sa stupéfaction de voir que je restais là, même après qu’il m’eut
lâché complètement indifférent à la loi de la gravité, si déprimé que je
ne me donnais même pas la peine de retomber! Je n’imaginais pas
que je pourrais aller plus bas, L’expérience avait raté.
Que faire? Consulter un psychologue?
- Vous vous sentez comment?
- De trop!
- Vous prenez des pilules?
- Le samedi soir.
- Faites-vous du sport?
- Le dimanche matin.
- Faites-vous de gros efforts?
- À la fin du mois pour aller chercher mon chèque de
pension des vieux.
- Votre sexualité?
-À peu près une fois par mois, le vendredi soir entre huit et neuf
heures.
Il ne voyait rien. Selon lui, j’étais comme tout le monde. Ça m’a
rassuré.
Je me suis recouché. J’ai refermé les rideaux. J’écoute la pluie sur
les carreaux. Je me dis que c’est bon la pluie. Mon Dieu, que d’eau,
que d’eau. Quel mois de mai pluvieux et venteux!
Le téléphone sonne. Je ne me lèverai pas. Aujourd’hui ,ce serait trop
pour moi de dire «Allô.» (À l’eau.)