Le mois de novembre, mois des morts…
ou mois des vivants…?
J'ai souvenir : "De mois de novembre où
les frissons de la peur nous accompagnaient
dans nos soirées de jeunesse, où les peurs
de toutes sortes hantaient nos vies."
Pour nous, gens de la campagne, la première
nuit de novembre était terrifiante. Le vent
glacial faisait trembler les branches des
arbres démunies de leurs feuilles. Ces
arbres dénudés qui ressemblaient à des
squelettes, qui émettaient des sons étranges,
comme des voix venues de l'au-delà, pour
nous réclamer des prières. À cette époque,
dans notre peur des morts, c'étaient sûrement
des âmes errantes revenues sur terre pour
nous harceler.
Elles voulaient nous prévenir des tourments
éternels qui nous attendaient, si nous ne
changions pas notre manière de vivre. Ce
que nous ne pensions pas, c'était que ces
âmes voulaient peut-être partager avec nous
la paix qu'elles avaient retrouvée dans leur
nouvelle vie. Qui sait?
Donc, pour elles, une nuit sans lune était
propice pour une avalanche de fantômes.
C'était leur seul soir de sortie durant toute
l'année, là où elles pouvaient revoir les gens
qu'elles avaient aimés.
Les maisons, éclairées seulement par une
chandelle, devenaient un repaire idéal pour
la rencontre de tous les défunts. Les oncles
et les tantes décédés, les grands-pères et les
grands-mères profitaient de ce court laps de
temps pour revoir le lieu de leur passage sur
cette terre. Ce lieu qui leur avait permis de
s'épanouir et de trouver la récompense de
leurs labeurs, sans quoi ils n'auraient jamais
connu la félicité éternelle.
Pour nous, pauvres mortels, ce mois était
sinistre, car on nous avait appris que les
âmes des morts brûlaient dans un lieu
impossible à décrire : le purgatoire ou
peut-être l'enfer et que ces âmes venaient
nous torturer afin que nous comprenions
la nature de leurs souffrances. Seules les
prières et les messes pouvaient les sortir
de ce purgatoire où même une seule goutte
d'eau leur était refusée. C'est pourquoi
la peur nous habitait durant cette nuit très particulière.
Un premier soir de novembre, alors que toute
la famille était réunie dans la cuisine, nous
avions failli mourir de peur. Éclairés à
la faible lueur d'une chandelle, nous
étions collés les uns contre les autres,
pensant ainsi nous protéger des fantômes.
Nous écoutions les bruits du vent qui
passait par la fente des fenêtres mal
closes. C'était lugubre.
Et voici que tout à coup dans la fenêtre,
un méchant fantôme nous apparaît, les
yeux rouges comme du feu! Sa grande
gueule crachait des flammes. Nous poussions
tous des cris hystériques. Nous étions
incapables de nous maîtriser. Nous nous
réfugions sous la table et un peu partout
dans les garde-robes et les armoires de
toutes sortes. Ma mère, qui se pensait
toujours en état de péché mortel, croyait
que c'était un démon sorti de l'enfer.
Mais nous, les enfants, nous pouvions
crier et crier, les yeux rouges du fantôme
nous fixaient toujours. Mon père, qui
ne s'en laissait jamais imposer par
les peurs, décida donc d'attaquer
le fantôme par surprise. Sans faire
de bruit, il sortit dehors sur la
pointe des pieds. Tout à coup, nous
entendîmes des cris sinistres et le
fantôme disparu, emportant sans doute
notre père avec lui. C'était la consternation!
Oh! Surprise! Quelques instants plus tard,
voilà papa qui revient à la maison, tenant
dans ses bras un jeune garçon mort de peur
lui-même. Le jeune plaisantin avait dans
ses bras une grosse citrouille qu'il avait
creusée et vidée de ses graines. Il avait
fait des trous pour les yeux et une grande
ouverture pour la bouche. C'était une
citrouille avec de gros yeux illuminés
par une chandelle à l'intérieur et une
grande gueule crachant des flammes!
Notre fantôme était démasqué!

Papa en profita pour nous donner une petite
leçon de vie. Il nous disait que nous
avions la preuve que toutes nos peurs
pouvaient s'envoler de cette manière,
si nous y faisions face. C'est à partir
de ce jour que le mois de novembre est
devenu pour moi le mois des vivants
puisque que j'avais appris à vaincre
mes peurs grâce à une plaisanterie
sans conséquence. Au cours des années,
ce sont sans doute des plaisanteries de
ce genre qui ont permis à la jeune
génération de banaliser et de démystifier
la peur des morts et d'en faire une fête de réjouissances.