
La femme qui doit affronter le ruban rose
Lise se raconte
1er juillet 2006 - Je suis tellement occupée à penser aux problèmes des autres que le
matin en me levant je dis au bon Dieu : "Va te coucher, Seigneur, je veille sur tout". Pour le
moment, je suis trop occupée à sauver l'humanité, je n'ai pas de temps pour moi. Et je me
dis : "Au diable la bosse au sein, je repasserai une autre fois". Je dois d'abord performer
comme mère, comme grand-mère, comme maîtresse de maison, comme femme d'extérieur,
c'est si beau de belles fleurs et un bel extérieur. Avec mes amies je dois être présente, les
soutenir dans leurs malheurs. Je dois résoudre les problèmes de mes employées, afin de
performer dans mon nouvel emploi comme gérante administrative, un poste qui me donne
plus d'autorité, de prestige et un meilleur salaire. C'est pas mal plus intéressant que de se
préoccuper d'une bosse au sein.

29 Août 2006 - Comme je suis encore un peu inquiète, j'obtiens un rendez-vous avec un
nouveau médecin qui sera mon médecin de famille. Mais j'annule ce rendez-vous pour une
cause que je juge plus importante que ma bosse au sein. Pour m'engourdir l'esprit, je
travaille à démontrer que je vais être la meilleure gérante. Je performe dans tout. Je fais
mes horaires à la maison pour sauver du temps à la compagnie, (qui est plus importante
que moi). Je travaille, je travaille et de temps en temps je passe la main sur cette bosse qui
m'intrigue en me disant : "Ce n'est pas grave, ce n'est pas important, le cancer, c'est pour
les autres".

Début novembre 2006 - J'ai appelé pour un rendez-vous et il a été planifié pour le 27
février 2007. Je trouve cela un peu loin, mais ce n'est pas grave, le cancer, c'est pour le
monde qui ne fait pas attention, etc.

27 février 2007 - Je rencontre mon nouveau médecin. Elle refait les prescriptions courantes.
Je lui parle de mon opération pour la vessie qui devrait être faite depuis longtemps et que
j'ai négligé d'appeler pour un autre rendez-vous. C'est tellement long avec ces téléphones
qui ne sont pas humains. Quelle perte de temps pour une femme aussi occupée que moi.
Où allons-nous Seigneur?
Je continue… Donc, je prends une grande respiration et j'ose lui parler de ma bosse sur le
sein gauche qui est grosse comme un petit œuf. Elle me dit que je dois sans doute m'être
cognée. J'avais tellement peur qu'elle me dise autre chose, que je me sens soulagée. Si on
ne peut faire confiance à un médecin, à qui peut-on faire confiance? Mais tout de même je
me doutais que ce n'était pas normal. Mais ça faisait mon affaire de croire que ce n'était rien.

24 avril 2007 - Je rencontre de nouveau mon médecin et lui parle encore de mon inquiétude
pour cette bosse. Elle me dit : "Nous allons en avoir le coeur net." Elle me donne un
rendez-vous le 25 mai pour une mammographie, mais elle n'a pas inscrit sur la prescription
que c'était urgent. Alors on m'appelle pour annuler. Ce ne sera pas avant le 11 juillet
2007. Je suis très inquiète, car la bosse grossit de semaine en semaine.

11 juillet 2007 - On me fait une mammographie. On me dit que j'avais attendu trop
longtemps et que si je m'étais présentée à une clinique pour le cancer du sein on m'aurait
passée tout de suite. Comment aurais-je pu deviner? Personne ne m'en avait informée. En
attendant les résultats, l'enfer commence… Mais pour moi, c'est impossible, le cancer du
sein, c'est pour les autres. Je me berce encore d'illusions…J'ai encore de l'espoir.

17 juillet 2007 - Je travaille encore et c'est sur mon heure de dîner que je vais aux
nouvelles, espérant
qu'elles seront bonnes. J'ai encore de l'espoir…Illusion, tu n'es qu'illusion!
Le médecin m'annonce très froidement que j'ai une masse cancéreuse au sein gauche et
que je devrai être opérée, car c'est urgent. Je me suis levée, sans un mot. Je suis sortie et
le médecin n'a rien fait pour me retenir. Il m'a dit plus tard qu'il savait bien que j'allais
rebondir. Je suis retournée travailler, littéralement assommée. Je lui ai téléphoné plus tard
en lui disant que c'était impossible que l'on sache que c'était cancéreux seulement avec une
mammographie. Je ne voulais en parler à personne. J'avais honte, moi la femme forte qui
avait du pouvoir partout… Je venais d'aller au plancher comme un vieux boxeur.
Je ne valais plus rien. Mon image venait de casser comme un faux miroir. Je me sentais
punie… mais de quoi? C'était injuste, à 60 ans, j'étais rendue à la récompense.
La colère, la révolte… Pour moi, c'était la honte, la punition. On s'attaquait à ma féminité.
Moi qui déjà n'avais aucune confiance dans la beauté de mon corps…
À suivre…