
Le détachement suprême: la perte des cheveux
Lise se raconte :

Dimanche le 14 octobre 2007 - Pour la première fois depuis ma maladie, je suis seule dans ma maison,
cette maison pour laquelle j'ai travaillé jour et nuit afin d'avoir un chez
moi agréable. Et voilà que ce matin je n'y attache aucune importance.
Peut-être que c'est la première fois de ma vie que je m'arrête à penser
que la seule vraie richesse, c'est la santé et que rien ne peut acheter
cela. Comme j'ai toujours passé à travers toutes les épreuves de ma vie
avec un grand courage, ayant une santé florissante, je n'avais jamais
apprécié à sa juste valeur l'importance d'une énergie tellement grande
que j'aurais pu soulever les montagnes. J'avais toujours des projets
pour moi et plus souvent pour aider les autres à s'en sortir. Vingt-quatre
heures par jour ce n'était pas assez pour remplir tous mes buts. Ce
matin, je suis toute frileuse et sans énergie comme un petit oiseau
tombé de son nid, surtout un petit oiseau qui commence à perdre ses
plumes…

Je suis seule et j'ai mal aux cheveux. Croyez-moi, je n'ai pas pris de
cuite samedi soir…
Pourtant, je pourrais compter les millions de racines de cheveux qui me
font mal. J'ai l'impression qu'on m'a peignée les cheveux à l'envers de la
tête toute la nuit. Je voudrais presque être dans le coma pour ne pas en
avoir connaissance. Je me sens devenir squelettique. Je fais des
cauchemars; je rêve que tous mes morceaux de chair se détachent de
moi. On appelle cela un cauchemar Youppie. Vite, courrons aux
antidépresseurs, peut-être en aurais-je un effet bénéfique.

Maintenant je vais cesser de me prendre en pitié et de me prendre pour
une victime. Je ne suis pas la seule sur cette terre à vivre certaines
épreuves. Je vais m'arrêter sur certains avantages de la maladie. Je
découvre l'amour et la reconnaissance de gens dont je ne soupçonnais
même pas l'amitié et qui me donnent tant de dévouement. Mais ce que
je trouve éprouvant pour mon ego, c'est de dépendre des autres et de
recevoir, moi qui ai toujours donné. Mon orgueil en prend un
coup…Pour la première fois de ma vie, je réalise que le rôle le plus
difficile à accepter dans la vie, c'est celui de recevoir…
C'est pourquoi je crois vraiment que nous ne devons pas demander à
ceux et celles à qui nous avons rendu service de quelques manières
que ce soit, de nous être éternellement reconnaissants. Soyons
reconnaissants nous-même envers la Vie d'avoir la possibilité et le
pouvoir de donner.

C'est que si notre coffre aux trésors est plein, ces trésors doivent être
partagés, que ce soit par l'amour, les services ou l'argent. Plutôt que de
crier à l'ingratitude envers ceux et celles qui ne nous le rendent pas,
remercions la Vie de pouvoir être le donneur et non pas le receveur. Ne
nous glorifions pas d'avoir le beau rôle, car ce rôle peut nous être retiré
au moment où tout nous paraît parfait pour nous. Donner, ce n'est
qu'une redistribution juste des cadeaux que la Vie nous a faits.

La maladie nous fait réaliser davantage que ces grands principes que
nous connaissions en théorie, pour les avoir lus dans certains bouquins,
tous ces beaux principes changent d'aspect lorsque nous avons à les
vivre.
Cette réalité rattrape un jour chaque être humain s'il a la chance
d'atteindre la maturité que donne l'âge ou la maladie.
Vivre pleinement, c'est connaître un jour le désarroi dans les épreuves
qui semblent nous dépasser, mais qui sont là pour nous faire avancer
dans la compréhension de notre existence et nous faire apprécier
davantage les jours heureux de paix et d'appréciation qui suivront après
la fin de ce long chemin de croix.

Mardi le 16 octobre 2007 - Une journée très mouvementée. Je suis éveillée de bonne heure car je
sais que je me lave les cheveux pour la dernière fois. Ce matin, je suis
incapable d'imaginer que ce n'est que temporaire. Pourtant certaines
personnes se font raser les cheveux pour être solidaires de nous, (les
cancéreux) Même le nom me fait honte comme si j'avais choisi cette
maladie. Ce matin, je bénis ces gens et les remercie pour ce don d'eux-
mêmes qu'ils font pour soutenir le moral des personnes atteintes du
cancer. Quelle grandeur d'âme! Je n'avais jamais apprécié autant
qu'aujourd'hui ces personnes que je ne connais même pas et qui
m'apportent un grand réconfort, sans le savoir. Je serai sans doute
toujours une inconnue pour elles.

Mes cheveux tombent à grandes poignées. Je pourrais les arracher un
par un seulement en tirant dessus. Je me regarde dans le miroir en me
demandant ce que j'aurai l'air, moi qui ai la tête pleine de bosses,
causées par les multiples fractures du crâne suite à mon accident. Je
décide donc de camoufler mon miroir avec de beaux tableaux. De cette
façon, à mon réveil tous les matins ce sera moins déprimant. Il faut
surtout garder le moral.
À suivre…