Voici ce que me racontait ma jeune sœur, qui avait été servante dans les
années trente. Dans ce temps-là, les salaires étaient de huit dollars par
mois. Il lui fallait travailler sept jours par semaine, vingt quatre heures par
jour.
Suivant son point de vue, c'était la servante parfaite. J'en doute un peu
…
Voici les péripéties de son aventure qu'elle me raconte avec une grande
conviction.
Voilà … Je viens d'entrer en service chez ma nouvelle patronne qui,
après avoir lu les quarante trois certificats des quarante trois places que
j'ai faites cette année, s'est déclaré enchantée et m'a prise tout de suite.
Du reste, je me place très facilement, car je ne suis pas exigeante
comme d'autres servantes le sont. Je demande seulement quarante
piastres par mois, pas plus, tous mes soirs à moi ainsi que mes
dimanches, été comme hiver ; il ne faut pas abuser de la situation. Je ne
m'occupe pas de la cuisine et je ne porte pas le bonnet. Ah! Ça, jamais !
À part ça, le lavage, le blanchissage, le repassage et l'époussetage, je
fais tout…
Imaginez-vous que le premier jour que j'étais en service, (c'était hier)
Madame me dit de préparer les enfants pour la promenade. Ça, je
consens à m'en occuper parce que les enfants, ce n'est pas de trouble.
On leur passe un torchon sur le bout du nez, on leur sauce les dix doigts
dans l'eau et c'est fini, leur toilette est terminée…
Une fois la toilette des enfants terminée, Madame me dit avec son ton
pincé : " Préparez l'oie."… Comme je m'étonnais de constater que l'oie
n'était pas prête, Madame m'a fait comprendre qu'il fallait la faire cuire
pour le dîner. Je lui ai donné un bon savonnage, car vous savez, j'aime
faire les choses proprement; puis je l'ai mise au feu ... Eh bien! Vous ne
me croirez jamais, mais ils n'ont pas voulu la manger, sous prétexte que
je ne l'avais pas vidée avant de la faire cuire. Il y a des gens capricieux,
vous savez…

Ce matin, Madame me dit de faire prendre l'air au bébé. Comme j'avais
déjà aéré les draps en les secouant par la fenêtre, je fis la même chose
au bébé. Je le suspendis dans le vide et je l'agitai vigoureusement… Il y
eut vite un rassemblement sur le trottoir et Madame monta s'informer de
ce qui se passait. Elle faillit tomber en pamoison quand elle me vit avec
le bébé dans les bras, suspendue dans le vide… C'est une femme qui
ne sait pas tenir ses nerfs!!! Vous ne me croirez jamais, eh bien! Elle m'a
donné mes huit jours… Heureusement que suivant ma louable habitude,
je m'étais fait donner un certificat avant de commencer à travailler, car
sans cela je crois qu'elle me l'aurait refusé.
Là, je me cherche une place, mais je suis tranquille, car il y a à Montréal
au-delà de cinq cent mille ménages qui cherchent des servantes ayant
un bon caractère et sachant tout faire. Ça c'est moi !!!