Le temps des sucres dans les années trente
Lentement, le soleil dégageait la glace qui
entourait le tronc des érables depuis les
premiers froids d'hiver. C'était l'annonce
qu'une nouvelle récolte de sève d'érable
s'amorçait. Si la température était assez
froide la nuit pour provoquer de petites
gelées blanches et qu'une journée
ensoleillée suivait, il en résultait une
bonne coulée d'eau d'érable. Les
hommes devaient donc tout préparer
à l'avance.
Au début du mois de mars, ils devaient
faire marcher leurs chevaux dans trois
ou quatre pieds de neige afin de battre
les chemins dans l'érablière pour qu'ils
soient durcis, sinon les chevaux
s'embourberaient dans la neige avec
les grosses tonnes remplies d'eau d'érable.
C'étaient les grands préparatifs qui
commençaient…

Pour faire suite, les hommes sortaient
les petites chaudières du grenier de
la cabane à sucre. Ils formaient de
bonnes brassées avec plusieurs
chaudières et chaussés de leurs
raquettes ils les transportaient sur leur
dos. Ils les déposaient un peu partout à
quelque distance des érables. Avec un
vilebrequin, ils perçaient des trous dans
chaque érable pour entrer un chalumeau
ce qui permettrait à l'eau de s'écouler.
Ils accrochaient une petite chaudière à
chacun des chalumeaux pour recevoir
l'eau d'érable. On attendait le beau
temps, espérant une bonne coulée.
Enfin, après une journée de température
idéale, les chaudières débordaient, Les
hommes embarquaient joyeusement
sur leurs raquettes et ramassaient cette
eau d'érable à force de bras. Ils allaient
remplir une grosse tonne de bois qui
était déposée sur un sleigh double
traîné par un cheval. Parfois le cheval
devenait impatient d'être immobilisé
aussi longtemps, lui qui devait attendre
le bon vouloir de son maître. Alors il
prenait la clé des champs et renversait
toute l'eau d'érable. Pauvre cheval!
Il n'était pas le bienvenu à son retour
au bercail.

Un autre travail attendait les hommes,
très enthousiastes après avoir fait une
belle cueillette d'eau d'érable. Ils
allumaient un bon feu de bois sous le
poêle champion. Lorsque l'eau
commençait à bouillir, il s'en dégageait
un arôme très particulier. Que ça sentait
bon! Ce serait très agréable de boire
une bonne louche d'eau sucrée.
Comme il y avait beaucoup d'eau à
faire réduire, les hommes devaient
se relayer pour la faire bouillir une
partie de la nuit.
Pour nous, les enfants, c'était très
agréable de passer la nuit à la cabane
à sucre avec notre père! Il était heureux
d'avoir quelqu'un à qui parler pour se
tenir éveillé. Il nous racontait des contes:
le "Grand homme rouge" le "Chat botté"
et beaucoup d'autres dont j'ai oublié les
noms. Il nous racontait des légendes
de revenants qui demandaient des
prières pour sortir du purgatoire. Parfois
dans la nuit, le moindre bruit nous faisait
sursauter…Dans la forêt, un hibou faisait
entendre un cri… C'était sûrement un
fantôme venu demander des prières.
Oh la la! C'était tellement le fun d'avoir peur.
Il faut avoir vécu de ces moments uniques
pour comprendre le bonheur qui existe
dans la simplicité des petites choses.
Voici enfin arrivé le premier dimanche
des sucres.

C'était la grande fête pour toute la
parenté. Tout le monde était invité.
Je ne savais pas que nous avions
tellement de parents : cousins, cousines,
neveux, nièces... Quel bonheur pour
nos invités! Une belle fête à la tire
d'érable! Mes parents étaient très
généreux. Ça leur faisait plaisir de
recevoir ces gens qu'ils estimaient
beaucoup.
Pour réussir une fête au sucre, ça
prenait de l'expérience. L'expert,
c'était mon père. Avec une palette
de bois, il vérifiait de temps en temps
l'épaisseur du sirop qui bouillait
abondamment dans les pannes. Il
nous laissait voir les gros bouillons
dorés qui dégageaient un arôme très
révélateur du plaisir qui nous attendait
quand nous dégusterions la tire
dans quelques minutes.
Afin de vérifier si le sirop était assez
épais pour faire de la tire, il prenait une
grosse boule de neige qu'il trempait
dans le sirop bouilli pour savoir si la
consistance était bonne. En attendant
la tire, nous avions le plaisir de saucer
nos palettes de bois dans ce sirop et
la lécher en nous brûlant la langue
quand nous étions trop gourmands.
Après une vérification très sérieuse
par mon père, si le sirop collait sur la
boule de neige, c'était le signal! La tire
était prête. Il étendait ce sirop épais sur
la neige qui était déposée à l'avance
dans des grands moules de bois.
Comme des affamés, tout le monde se
précipitait sur la tire qui avait à peine le
temps de refroidir. Que c'était délicieux!
Ça ne s'arrêtait pas là. Il ne fallait pas
en laisser passer. Il y avait de grosses
palettes de bois très larges sur laquelle
on étendait cette tire qui devenait épaisse,
et en la brassant avec une petite cuiller
de bois, ça devenait un bon sucre chaud.
Après s'être empiffrés de sucre, ce qui
leur donnait une dose supplémentaire
d'énergie, les jeunes se défoulaient.
La course commençait autour de la
cabane à sucre! Quelle belle occasion
pour les garçons de s'approcher des
filles afin de cueillir un innocent baiser!
Sûrement que les filles ne couraient
pas à grande vitesse pour échapper
à ces coquins.

À travers ces plaisirs, le plus dérangeant,
c'était le barbouillage avec la suie qui
était collée en dessous des pannes.
Elles avaient été chauffées à blanc et
avaient un dessous noir. Après s'être
enduites les mains de cette suie, ils la
déposaient sur nos visages. C'était très
excitant pour nos joyeux lurons de faire
cette plaisanterie d'assez mauvais goût.
Ils en profitaient pour se défouler sur
celles qui opposaient le plus de résistance.
Personne n'échappait à ce jeu un peu cruel!
Lorsque la partie de sucre était finie,
nous qui avions des visages blancs au
début de la journée, nous étions tous
devenus des blancs à la peau noire.
Que voulez-vous, c'était l'initiation aux
plaisirs de la cabane à sucre, dans ce
temps-là…
Toutes les semaines, les hommes
devaient s'occuper de finir les coulées
de sirop d'érable qui étaient placées
dans des gallons de fer-blanc. Le sirop
était classé par catégories dans des
petites bouteilles spécialement classées
pour la vente. Le (A,) le (B) et le (C.)
La catégorie (A) était vendue plus cher,
étant le sirop le plus clair et le meilleur.
Il se vendait normalement un dollar et
demi le gallon. C'était dans le temps de
la crise de mille neuf cent vingt-neuf.
La catégorie (B) plus foncée, mais
quand même très bonne, servait à faire
de beaux pains de sucre. Le sucre était
déposé dans des moules décoratifs en
bois, qui représentaient des petites
maisons, des livres de messes, des
petits écureuils et toutes sortes de
dessins selon la créativité de l'artiste.
Ces moules avaient été sculptés
dans du bois de pin blanc qui se
prêtait bien à ces œuvres d'art.
La catégorie (C) était déposée dans
de gros barils de bois qui était vendu
à l'étranger. On allait livrer le tout au
commerçant qui payait un prix
dérisoire pour ce sirop.

Après quelques semaines de coulées
très généreuses, la température devenait
trop chaude et ça donnait un sirop très
foncé. On appelait cela du sirop de sève.
C'est que les bourgeons des érables se
préparaient à éclater pour découvrir
leurs feuilles. Alors il fallait "dégrayer"
c'est à dire libérer les entailles en
enlevant les chalumeaux afin que
les érables guérissent de leurs
blessures. Ensuite, il fallait ramasser
les petites chaudières qui devaient être
lavées à la main, une par une, afin
d'être prêtes pour l'année suivante.
Après les avoir lavées, on les plaçait
sur des petits piquets plantés dans
la sucrerie pour cette occasion.
Ensuite on les ramassait de nouveau
pour les remonter au grenier en
attendant une autre année.
Déjà, on entendait le cri du rouge-gorge
et du merle. C'était le dernier
avertissement annonçant la fin des
sucres. Pour les cousins et les cousines,
c'était aussi le temps des au revoir.
Les violettes des bois commençaient
à ouvrir ainsi que les petites fleurs jaunes
et mauves, ces fleurs sauvages si
merveilleuses qui sont le présage d'un
merveilleux printemps. Une dentelle
de verdure couvrait déjà le sol. La nature
explosait. Les oiseaux pépiaient; les
écureuils sautaient de branche en
branche. Ils semblaient nous dire:
"Hommes des champs, retournez à la
terre préparer vos semences. La forêt,
c'est notre paradis!"